jeudi 10 mai 2012

je suis une petite poupie d'immigrée.

(Vous avez le droit le passer la première partie.
Je ne dis pas que ce que j'y raconte est intéressant… mais c'est ma vie.
Rendez-vous après l'image, du coup.)

Quand j'avais 2 ans, à Varsovie, ma mère savait qu'on allait finir par rejoindre mon père en France, alors elle m'apprenait des mots, des phrases en français pour que je ne sois pas complètement perdue.
Quand j'avais 3 ans, j'étais l'enfant timide mais hyperactive de ma maternelle privée, celle qui n'arrivait pas à dormir pendant la sieste et qui touchait à tout parce qu'elle n'osait pas poser les questions.
Quand j'avais 4 ans et que je suis revenue en France en septembre après avoir appris à lire en Pologne et en polonais pendant l'été, ma mère était tellement agacée de me voir lire les enseignes françaises comme du polonais qu'elle m'a acheté la méthode Boscher, que j'ai finie avant mes 4 ans et demi.
Quand j'avais 5 ans, je savais lire et écrire, alors je suis entrée en CP, et je me suis beaucoup ennuyée. J'ai d'ailleurs passé la plus grosse partie de ma scolarité à m'ennuyer. La faute à ma maman qui, sentant le truc, a passé son temps à travailler avec moi le programme de l'année suivante à grands coups de cahiers de vacances. J'adorais ça.
J'étais tellement une enfant modèle que quand on a senti que je pouvais entrer dans une école de petits génies (entre le CE2 et le CM2), on m'a laissé le choix, et j'ai poliment décliné, parce que je sentais que ça m'isolerait encore plus des autres enfants (j'étais consciente d'être un peu lunaire).
A 15 ans, je commençais la peinture. Pour de vrai, je veux dire. Si on peut commencer "pour de vrai".
A 17 ans, je me faisais engueuler par mon prof d'histoire-géo (un ami des parents) parce que j'aurais pu majorer le bac dans mon lycée si j'avais eu des bonnes notes en sport.

On m'a très vite sortie du privéepour me mettre dans le public parce que c'était l'école de la République, celle de l'égalité des chances, et que quand on est fille de profs, on croit à tout ça. Alors même si je finis dans le privé, oui, c'est grâce à l'école publique que j'ai atterri dans une Grande Ecole. Grâce à elle aussi qu'un jour je volerai le travail d'un bon Français de souche, parce que je serai bien plus qualifiée que lui.

Grosse polémique autour de quelques fontaines Wallace
qui ont changé de couleur sur les sites de fanboys du patrimoine.
Ca résume bien mon propos.

J'ai été une enfant élevée dans l'idée que j'avais tout pour faire partie de l'élite de la France. Oui oui, gamine d'immigrés, et même immigrée moi-même, j'ai été élevée pour faire partie de l'élite de la France. Un choix fait par mes parents.

Un choix fait par ma maman, quand elle a choisi de rester en France, alors qu'elle était prête à quitter mon père et repartir en Pologne. Seulement il y a 18 ans, la Pologne était un pays où les gens de couleurs, même les enfants, étaient mal vus. Ma maman tenait à ce que je grandisse loin des insultes, et c'était plus simple en France. Alors elle a eu la nationalité française, aussi. On touchait les allocations familiales, ma mère bossait tant qu'elle pouvait, et puis elle est devenue prof des écoles. Un peu parce que ça devenait urgent d'avoir un boulot stable (pas de détails sur les circonstances), beaucoup parce qu'elle est pédagogue, qu'elle croit à l'importance des valeurs transmise par l'école et qu'elle aime. D'ailleurs, les électeurs de la bourgade où elle enseigne, malgré leurs 27% pour MLP au premier tour, trouvent qu'elle est une excellente prof. Sans doute oublient-ils qu'elle est l'une des premières à ne pas avoir été scolarisée en France et à avoir été titularisée en primaire.

Un choix fait bien avant par mon père, qui, après un détour par le Liban, a choisi de franciser son nom et de s'installer définitivement en France, où il avait étudié des années auparavant, parce que ça serait plus simple pour ces enfants, même s'il tenait un peu à cette vieille marque de noblesse africaine. Il s'est éloigné à l'occasion d'un héritage politico-familial trop lourd pour être détaillé. Il n'a jamais compris pourquoi ma soeur avait tenu à avoir le passeport d'un pays dans lequel elle n'avait jamais vécu. Disons simplement que des décennies après la chute de l'empire colonial, je pourrais décrocher mon téléphone pour obtenir une planque et ne plus jamais connaître le découvert de toute ma vie ou presque. Mais j'aurais l'impression de manquer une occasion de faire mes preuves.

Alors oui, il y a des jours où je me lève avec l'envie de tout plaquer, d'assouvir mes envies de changer d'air et de partir à Lille ou au bout du monde. Mais il y en a d'autres où je pourrais passer ma vie entière à Paris, et où je me sens un peu plus chez moi à chaque pas que je fais dans mon quartier. Mon boulot actuel, à la fois ouvert sur le monde et très parisiano-centré, y est pour beaucoup. J'ai souvent l'impression qu'au-delà de Paris, c'est la France que je travaille, et que Paris n'en est que la vitrine touristique.

Quand près d'un Français sur cinq a voté FN, je n'ai pas réagi. Parce que j'ai eu du mal à croire à ce ras-le-bol-là. Parce que je crois trop à l'intelligence et à la bonté de l'être humain pour croire que la haine et le désespoir (surtout le désespoir) peuvent aveugler au point de donner du sens à des idées aussi creuses. Et puis François Hollande a été élu. J'ai vu fleurir les réactions de gens qui avaient "honte d'être Français". Des gens que j'aimais bien, qui me faisaient sourire, pour qui j'avais du respect. Et qui m'ont fait beaucoup de peine. Parce qu'ils ont utilisé ces mots-là à la légère. J'étais heureuse, moi, que la démocratie ait pu parler. Bien sûr, on peut dire que François Hollande a été élu par moins de 50% des électeurs, mais par le jeu des abstentions et des bulletins blancs, il a gagné, c'est comme ça, c'est le jeu, c'est la loi.
Je n'y connais pas grand-chose en politique, je pense que de toute façon l'importance des échanges internationaux laisse peu de marge de manœuvre économique. Alors souvent, comme je suis jeune et qu'après il sera trop tard pour avoir des idéaux, je vote sur des valeurs, des idées. Des utopies, peut-être. Le droit des femmes, la culture, les immigrés, en autres.

Dans cette campagne, j'ai entendu des idées malsaines qui allaient à l'encontre de ce qui avait donné envie à mes parents de s'installer en France. Je me suis demandé comment on s'y retrouvait, nous, dans ma famille recomposée et internationale, où on a tous au moins un parent né ailleurs. J'ai pensé à ma belle-sœur, dentiste dans les beaux quartiers de Paris, espagnole, qui a fait sa demande de nationalité française "parce qu'on ne sait jamais, le climat se tend". Je me suis demandé comment je réagirais si on me demandait de choisir entre mes deux passeports. Je me suis demandé comment je vivais d'entendre le mot "immigré" et le mot "étranger" sans arrêt confondus, et surtout fondus dans une idée de délinquance.
Il y avait comme une gêne.
Un peu comme si on m'annonçait d'un coup que j'avais le même passeport et les mêmes droits et devoirs que les autres, mais que j'entrais quand même dans une case à part. Je n'aime pas trop les cases, c'est vite réducteur.

Mais j'ai compris aussi ce qui ferait de moi à jamais une immigrée, alors que je ne m'étais jamais posé la question. Mon amour de la France, mon incapacité à avoir honte d'appartenir à un pays qui m'a tant donné, et que j'ai envie d'aider à construire, à ma façon.
Un pays que j'aime, parce qu'il ne se résume pas à ses couleurs et à sa couleur politique.
Un pays dont je me méfierai un peu s'il se teinte de ce noir-là.

11 commentaires:

  1. je me suis dit exactement la même chose quand j'ai lu la sœur de ma mère éclater sa colère en direct sur facebook et que sarko et marine (à noter le couple) étaient les seuls à sauver la France…

    Elle a l'air de ne pas supporter les "étranger" (soit) mais oublie les lois contre l'avortement du FN alors qu'elle a elle-même vécu le dernier temps des aiguilles !

    Sans compter qu'elle oublie que ma mère s'est mariées contre vents et marées avec un immigré avec qui elle est encore aujourd'hui
    (que ma sœur a fait pareil)

    Alors qu'elle (soit dit en passant) s'est mariée avec 2 "français pur souche" qui l'ont humilié pour l'un et battue pour l'autre (d'ailleurs maintenant elle est seule)

    En fait je crois qu'elle a surtout des problèmes de mémoire tout compte fait…
    (enfin bref)

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    1. Les gens ont malheureusement la mémoire courte. D'autant plus dommage si son expérience personnelle abonde dans le sens contraire de ses convictions... :(

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  2. Moi la petite française, surement pas loin d'être pure souche vu mon teint de bidet malade, je veux croire que la France n'est pas raciste ! Je veux croire que la peur qui fait réagir certaines personnes aujourd'hui ne reflète pas ce qu'ils sont vraiment !
    Je suis peut-être naïve mais quand je te lis ça me fait plaisir, ça me donne de l'espoir, ça me dit que oui on est capable de vivre ensemble (bordel de merde !).

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  3. 26/10/2009 NEVER FORGET.

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    1. Mon plus grand service rendu à la France ? Peut-être.

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  4. J'ai 3 passeports qui m'ont tous été donnés à ma naissance, et mes prénoms y sont inscrits à chaque fois dans une orthographie différente, je parle 5 langues, je suis d'ailleurs interprète, j'ai des ascendances yougoslavo-greco-turco-libanaises et je n'ai réussi à apprendre ni le yougoslave, ni le grec, ni l'arabe. J'ai grandi en Côte d'Ivoire. Je suis fille, petite-fille, arrière-petite-fille et arrière-arrière-petite-fille de gens qui ont dû se déplacer à chaque génération à cause des guerres.
    Ma mère m'a appris à ne jamais avoir plus d'affaires indispensables qui dépasserait le contenu d'une valise. Je croyais que cette valise, je la déposerai finalement en France, parce que le français est la seule langue que je parle sans accent. Je me suis rendue compte qu'il y a aussi la guerre là-bas, sauf que les bombes françaises sont des phrases et des actes d'une violence ordinaire, inouïe dans ces cases dont tu parles. J'ai refait ma valise et je suis repartie. Tu as eu bien du courage d'avoir choisi de rester et de suivre le rêve qu'avait tracé ta mère, comme l'avait tracé la mienne. En dehors de Paris, la France n'assume guère son côté cosmopolite.

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    1. Et étonnamment, c'est souvent dans des coins où aucun "étranger" n'a mis les pieds depuis 1000 ans que la haine de l'autre est la plus forte.
      Le paradoxe de l'inconnu.

      Je suis restée aussi parce que mon propre rêve correspond bien à la France. Même s'il est vrai que je pourrais faire la même chose ailleurs, mais sans doute pas avec le même niveau de conviction, à moins de partir en Pologne.

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  5. J'aime bcp. Je suis d'origine libanaise, britannique et irlandaise, je ne vis plus en France depuis 6 ans. Tout ce que tu écris me parle, mais il ne faut pas oublier que les institutions - au sens large du terme - françaises et les Français qui les ont portées nous ont permis de devenir françaises nous aussi - même si un peu moins que les "Français de souche" - et nous donner, tout de même, les mêmes opportunités, que nos parents étrangers ont aussi pu saisir. Quand on connait la réalité d'autres pays, on peut aussi se rendre compte du cadeau qu'est le passeport européen. Il faut continuer à faire passer des messages de tolérance et d'ouverture, même face aux préjugés.

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    1. Je n'ai pas l'impression d'être moins française qu'un Français de souche, mais plutôt d'appartenir en entier à plusieurs cultures...

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  6. Joli billet.

    Au-delà de la couleur, c'est bien de toutes les différences dont certains s'appliquent à déchaîner les peurs. Différence d'accent, différence d'origine sociale, voire de canton d'origine... Des barrières moins assumées aujourd'hui mais encore plus étanches qu'hier...

    Le conservatisme ambiant, y compris à gauche, ne rend pas très pessimiste sur l'ouverture rapide, en grand, des portes et des fenêtres qui permettrait de changer un bon coup cette atmosphère nauséabonde.

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