(Vous avez le droit le passer la première partie.
Je ne dis pas que ce que j'y raconte est intéressant… mais c'est ma vie.
Rendez-vous après l'image, du coup.)
Quand j'avais 2 ans, à Varsovie, ma mère savait qu'on allait finir par rejoindre mon père en France, alors elle m'apprenait des mots, des phrases en français pour que je ne sois pas complètement perdue.
Quand j'avais 3 ans, j'étais l'enfant timide mais hyperactive de ma maternelle privée, celle qui n'arrivait pas à dormir pendant la sieste et qui touchait à tout parce qu'elle n'osait pas poser les questions.
Quand j'avais 4 ans et que je suis revenue en France en septembre après avoir appris à lire en Pologne et en polonais pendant l'été, ma mère était tellement agacée de me voir lire les enseignes françaises comme du polonais qu'elle m'a acheté la méthode Boscher, que j'ai finie avant mes 4 ans et demi.
Quand j'avais 5 ans, je savais lire et écrire, alors je suis entrée en CP, et je me suis beaucoup ennuyée. J'ai d'ailleurs passé la plus grosse partie de ma scolarité à m'ennuyer. La faute à ma maman qui, sentant le truc, a passé son temps à travailler avec moi le programme de l'année suivante à grands coups de cahiers de vacances. J'adorais ça.
J'étais tellement une enfant modèle que quand on a senti que je pouvais entrer dans une école de petits génies (entre le CE2 et le CM2), on m'a laissé le choix, et j'ai poliment décliné, parce que je sentais que ça m'isolerait encore plus des autres enfants (j'étais consciente d'être un peu lunaire).
A 15 ans, je commençais la peinture. Pour de vrai, je veux dire. Si on peut commencer "pour de vrai".
A 17 ans, je me faisais engueuler par mon prof d'histoire-géo (un ami des parents) parce que j'aurais pu majorer le bac dans mon lycée si j'avais eu des bonnes notes en sport.
On m'a très vite sortie du privéepour me mettre dans le public parce que c'était l'école de la République, celle de l'égalité des chances, et que quand on est fille de profs, on croit à tout ça. Alors même si je finis dans le privé, oui, c'est grâce à l'école publique que j'ai atterri dans une Grande Ecole. Grâce à elle aussi qu'un jour je volerai le travail d'un bon Français de souche, parce que je serai bien plus qualifiée que lui.
Grosse polémique autour de quelques fontaines Wallace
qui ont changé de couleur sur les sites de fanboys du patrimoine.
Ca résume bien mon propos.
J'ai été une enfant élevée dans l'idée que j'avais tout pour faire partie de l'élite de la France. Oui oui, gamine d'immigrés, et même immigrée moi-même, j'ai été élevée pour faire partie de l'élite de la France. Un choix fait par mes parents.
Un choix fait par ma maman, quand elle a choisi de rester en France, alors qu'elle était prête à quitter mon père et repartir en Pologne. Seulement il y a 18 ans, la Pologne était un pays où les gens de couleurs, même les enfants, étaient mal vus. Ma maman tenait à ce que je grandisse loin des insultes, et c'était plus simple en France. Alors elle a eu la nationalité française, aussi. On touchait les allocations familiales, ma mère bossait tant qu'elle pouvait, et puis elle est devenue prof des écoles. Un peu parce que ça devenait urgent d'avoir un boulot stable (pas de détails sur les circonstances), beaucoup parce qu'elle est pédagogue, qu'elle croit à l'importance des valeurs transmise par l'école et qu'elle aime. D'ailleurs, les électeurs de la bourgade où elle enseigne, malgré leurs 27% pour MLP au premier tour, trouvent qu'elle est une excellente prof. Sans doute oublient-ils qu'elle est l'une des premières à ne pas avoir été scolarisée en France et à avoir été titularisée en primaire.
Un choix fait bien avant par mon père, qui, après un détour par le Liban, a choisi de franciser son nom et de s'installer définitivement en France, où il avait étudié des années auparavant, parce que ça serait plus simple pour ces enfants, même s'il tenait un peu à cette vieille marque de noblesse africaine. Il s'est éloigné à l'occasion d'un héritage politico-familial trop lourd pour être détaillé. Il n'a jamais compris pourquoi ma soeur avait tenu à avoir le passeport d'un pays dans lequel elle n'avait jamais vécu. Disons simplement que des décennies après la chute de l'empire colonial, je pourrais décrocher mon téléphone pour obtenir une planque et ne plus jamais connaître le découvert de toute ma vie ou presque. Mais j'aurais l'impression de manquer une occasion de faire mes preuves.
Alors oui, il y a des jours où je me lève avec l'envie de tout plaquer, d'assouvir mes envies de changer d'air et de partir à Lille ou au bout du monde. Mais il y en a d'autres où je pourrais passer ma vie entière à Paris, et où je me sens un peu plus chez moi à chaque pas que je fais dans mon quartier. Mon boulot actuel, à la fois ouvert sur le monde et très parisiano-centré, y est pour beaucoup. J'ai souvent l'impression qu'au-delà de Paris, c'est la France que je travaille, et que Paris n'en est que la vitrine touristique.
Quand près d'un Français sur cinq a voté FN, je n'ai pas réagi. Parce que j'ai eu du mal à croire à ce ras-le-bol-là. Parce que je crois trop à l'intelligence et à la bonté de l'être humain pour croire que la haine et le désespoir (surtout le désespoir) peuvent aveugler au point de donner du sens à des idées aussi creuses. Et puis François Hollande a été élu. J'ai vu fleurir les réactions de gens qui avaient "honte d'être Français". Des gens que j'aimais bien, qui me faisaient sourire, pour qui j'avais du respect. Et qui m'ont fait beaucoup de peine. Parce qu'ils ont utilisé ces mots-là à la légère. J'étais heureuse, moi, que la démocratie ait pu parler. Bien sûr, on peut dire que François Hollande a été élu par moins de 50% des électeurs, mais par le jeu des abstentions et des bulletins blancs, il a gagné, c'est comme ça, c'est le jeu, c'est la loi.
Je n'y connais pas grand-chose en politique, je pense que de toute façon l'importance des échanges internationaux laisse peu de marge de manœuvre économique. Alors souvent, comme je suis jeune et qu'après il sera trop tard pour avoir des idéaux, je vote sur des valeurs, des idées. Des utopies, peut-être. Le droit des femmes, la culture, les immigrés, en autres.
Dans cette campagne, j'ai entendu des idées malsaines qui allaient à l'encontre de ce qui avait donné envie à mes parents de s'installer en France. Je me suis demandé comment on s'y retrouvait, nous, dans ma famille recomposée et internationale, où on a tous au moins un parent né ailleurs. J'ai pensé à ma belle-sœur, dentiste dans les beaux quartiers de Paris, espagnole, qui a fait sa demande de nationalité française "parce qu'on ne sait jamais, le climat se tend". Je me suis demandé comment je réagirais si on me demandait de
choisir entre mes deux passeports. Je me suis demandé comment je vivais d'entendre le mot "immigré" et le mot "étranger" sans arrêt confondus, et surtout fondus dans une idée de délinquance.
Il y avait comme une gêne.
Un peu comme si on m'annonçait d'un coup que j'avais le même passeport et les mêmes droits et devoirs que les autres, mais que j'entrais quand même dans une case à part. Je n'aime pas trop les cases, c'est vite réducteur.
Mais j'ai compris aussi ce qui ferait de moi à jamais une immigrée, alors que je ne m'étais jamais posé la question. Mon amour de la France, mon incapacité à avoir honte d'appartenir à un pays qui m'a tant donné, et que j'ai envie d'aider à construire, à ma façon.
Un pays que j'aime, parce qu'il ne se résume pas à ses couleurs et à sa couleur politique.
Un pays dont je me méfierai un peu s'il se teinte de ce noir-là.