Cela va sans doute vous paraître étrange, mais je vais vous parler d'un évènement passé. Cet évènement, c'est Monumenta 2010 et l'installation "Personnes" de Christian Boltanski. Si je vous en parle 3 jours après sa clôture, c'est que j'y suis allée très tard, et surtout, que je devais digérer. Emotionnellement parlant. Surtout que j'ai visité l'installation dans un contexte littéraro-personnel particulier.Pendant 2 mois et 3 semaines, j'ai traîné un ouvrage de 1400 pages (pour l'édition poche) dans tous mes déplacements. Une fresque au narrateur malsain et fascinant à la fois, j'ai nommé Maximilian Aue, officier SS, dont les mémoires fictifs ont été consignés par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. L'auteur s'est extrêmement bien documenté avant de s'atteler à l'ouvrage, et les crues descriptions laissent souvent place à des reflexions éminemment fines. Si le thème central est la seconde guerre mondiale, le narrateur se laisse parfois aller à des récits personnels ou à des flashbacks dans lesquels se mêlent foutre, sang, merde et onirisme. Au moment de voir "Personnes", j'étais à quelques 15 pages de la fin des Bienveillantes.
Lorsque je suis entrée dans la Nef du Grand Palais, j'ai ressenti un malaise. J'étais là, dans une oeuvre symbolisant la Shoah, et les allées bordées de vêtements me semblaient aussi interminables que les battements de coeur diffusés étaient assourdissants. J'ai été physiquement malade de la surimpression des émotions de mes lectures et des émotions suscitées par l'installation de Boltanksi. Pourtant, je suis restée, comme enveloppée par tant de Mort, et la Mort, on n'en sort pas. Cette première impression vaincue, j'ai concentré mon attention sur l'impressionnante colline de vêtements de seconde main. La pince qui en animait le sommet me semblait avoir un dessein, une vie propre, et ma présence en ce lieu, bien que pleinement justifiée, m'avait rendue voyeuse de son activité. J'ai détourné les yeux avec gêne. Seulement, détourner les yeux, c'était se tourner vers le sol couvert de vêtements et en avoir les larmes aux yeux. Je suis sortie précipitamment et l'air frais du soir parisien sur mes joues m'a plus que jamais fait prendre conscience que j'étais vivante. Je pense avoir erré une petite heure, sur les Champs-Elysées, avant de retourner dans le ventre de Paris. Je sais que j'ai eu des cauchemars la nuit suivante, et que Boltanski tout comme Littell y ont contribué.
A ceux qui n'ont pas visité l'installation de Boltanski, je dirais simplement que c'est regrettable. Pour ce qui est des Bienveillantes, c'est un livre que je ne conseille ni ne déconseille. C'est un livre qui se lit jusqu'au bout, en prenant son temps. C'est un livre qui se digère.
Je comprends ce que tu as ressenti, pourtant j'ai vécu une toute autre expérience en allant à Monumenta. J'ai certes été saisi par le mur de casiers numérotés à l'entrée, mur qui te fait face, t'oblige à le contourner, et t'empêche de l'ignorer. J'ai également été impressionné par le monticule de vêtements et cette pince métallique, ainsi que par ces "tapis" de vêtements d'òu surgissaient ces battements de coeur amplifiés. Mais c'est là ou mon cerveau à dérapé : ces battements reproduisaient ceux que l'on entend lors d'une échographie, et pendant tout le reste du temps, j'eus l'impression d'être revenu dans une matrice, à l'état foetal. C'est pourquoi tandis que ma mère voulait à tout prix que nous sortions pour échapper au malaise, je protestais car désireux de rester dans cet endroit où je faisais la merveilleuse experience d'un sentiment océanique, d'une homéostasie parfaite que je n'aurais cru ressentir qu'en méditant, ou en prenant de l'Xta. Bref, en gros, mon esprit ne percevait pas l'insatllation de Boltanski comme ma mère (ou toi, visiblement) le faisait.
RépondreSupprimerCela m'amène au problème que j'ai avec les oeuvres d'art contemporaines qui visent à recréer des sensations que d'autres ont jadis vécus réellement. J'avais eu le même problème en visitant le musée juif de Berlin : mes camarades sortaient de cette espèce pièce exigue et sombre, dont la seule fenêtre en hauteur était largement hors d'atteinte en s'écriant : "on a ressenti ce que les juifs ont vécu". Là encore, je n'avais rien ressenti en visitant l'installation (si ce n'est le fait d'avoir été dans une sorte de cellule monacale, calme et austère) jusqu'à entendre les autres proférer de pareil billevesées. Mais sans tomber dans leur extrême, j'aurai du moi aussi être confronté à cette sensation d'angoisse, de malaise qui fut le leur lors de la visite. Ce ne fut pas le cas. Pourtant, j'ai vécu un véritable trauma lorsque nous passâmes dans un couloir ou des vitrines renfermaient de véritables lettres écrites par des personnes déportées, dont une qui, d'après la notice, avait été griffonnée par une mère et jetée hors du train au moment de partir vers je-ne-sais quel horrible destin. Son enfant n'eut probablement jamais l'occasion de lire ce mot (comment lui serait-il parvenu), mais en tout cas, elle était là devant moi. J'en lu la traduction, et me mis soudainement à pleurer toute les larmes de mon corps. Vois-tu, je m'imaginais la scène, la pauvre femme partant parmi tous les autres dans un wagon bondé. C'était horrible. Mais en y réfléchissant, avec le temps, j'eu un certain rejet de ma réaction. Car pour moi, ces évènements dramatiques ne peuvent être commémorés par des œuvres émotives et subjectives (comme j'ai voulu le démontrer en soulignant par une pointe d'humour la bizarrerie de mon ressenti artistique). Elles ne peuvent l'être que par l'histoire, bien moins divertissante certes, bien moins émouvante, mais autrement plus précise, respectueuse des faits, car cherchant à les retrouver sans se les approprier, comme l'art le fait par définition. Voilà, tout ça pour t'expliquer mon intérêt pour le travail de Boltanski, mais aussi ma défiance. J'espère en tout cas que tu n'y véras aucune critique de ta propre expérience, ni aucun jugement envers celle-ci, car ce n'était absolument pas le but. :-)
Je comprends parfaitement ta réaction face à ceux qui disent ressentir ce que d'autres ont vécu en visitant des installations. Quand je parlais du sentiment éveillé en moi, je ne sous-entendais pas qu'il était proche de ce qui avait été ressenti par les Juifs pendant la Shoah. Je crois que nul ne peut affirmer "ressentir la même chose" sans l'avoir vécu vraiment, tellement l'ampleur des sentiments éprouvés dans la situation réelle nous dépasse. Dans ce cas, il me semble que l'art, ou les musées comme le musée juif de Berlin, ne cherchent pas à nous faire revivre l'évènement et les émotions associées, mais à nous faire prendre conscience de ce que les gens ont pu ressentir. Et on ne peut pas le condamner. En effet, l'Histoire en tant que science objective est une matière très noble, mais ne voir que des faits et des statistiques empêche, dans une certaine mesure, de prendre en compte le facteur humain. Je me souviens d'un professeur d'histoire qui présentait les faits et chiffres de la Shoah en toute objectivité, comme si c'était de simples statistiques, il m'avait mise très mal à l'aise, car je viens d'une famille dont la petite histoire est fortement liée à la grande, et il me semblait ignorer pleinement l'humain qui construit l'Histoire. Je crois que l'absence totale de jugement sur l'Histoire nous empêche de tirer des leçons des erreurs du passé. Eprouver des émotions vis-à-vis de l'Histoire est donc je crois un complément indispensable à l'objectivité, pour que l'on soit conscient que l'Histoire n'est pas faite de chiffres, de dates, de traités et de grandes batailles, mais d'hommes et de femmes comme toi et moi qui ont pris ou subi des décisions.
RépondreSupprimerTu sais quoi, je crois que tu as raison, à tout bien réfléchir. De toute façon, en tant qu'être humain, il nous est ontologiquement impossible d'être purement objectif. J'ai sans doute tendance à sur-rationaliser, et Kant à bien démontré les absurdités auxquelles on peut aboutir par ce biais. A ceci près que la subjectivité est comme la "cerise sur le gâteau" de l'Histoire. A partir de faits, nous pouvons nous livrer à un jugement. Exemple : il est avéré par la majorité des historiens que les camps de la mort ont existé, donc je me dois en tant qu'être moral, d'être horrifié et de me souvenir de cet état des choses en luttant pour que cela ne se reproduise plus.
RépondreSupprimerC'est ce que tu as fait, puisque dans ton cas, tu as interprété cette oeuvre en te fondant sur tes connaissances précises reposant sur les faits liés à l'Histoire ainsi qu'à celle, empirique, de ta famille (si j'ai bien compris). Le problème de l'art comme moyen de réflexion vient donc plutôt de personnes qui ne réfléchissent pas assez, ou n'ont pas assez d'instruction (sans doute un composé de ces deux facteurs) et qui par conséquent s'embourbent dans une nuée fantasmatique (je repense à certains de mes camarades du lycée). A partir de là, si je suis mon raisonnement, l'art ne devrait pas être accessibles à tout un chacun, mais uniquement a ceux capable de l'interpréter. Il en va de soi que je ne pense pas ça une seule seconde, car quels critères établir? Cela relève d'une pur utopie/dystopie platonicienne, qui serait mu par des aristocrates intellectuel (genre le "roi-philosophe"). Par conséquent, l'art fait appel à notre capacité à ressentir, mais aussi à avoir du recul sur ce que nous ressentons.
Donc : ressentir oui, à condition de rester lucide. D'ailleurs, j'ai beaucoup aimé la façon dont tu as présenté ton prof d'histoire : comme une espèce de bureaucrate, ou un personnage des "temps Modernes" serrant les boulons de l'histoire de façon mécanique. Ca fait un peu Eichmann, et j'imagine que c'est ce qui t'as perturbée, je me trompe? En tout cas, j'y ai vu les limites de mon système purement universitaire.
P.S : J'aime beaucoup débattre avec toi, c'est un plaisir de te lire. Et ta recette de nuggets à l'air délicieuse. Je l'essaierait quand le carême sera terminé. ;-)
Je ne voulais pas dire que l'art devait être réservé à une élite instruite. Au contraire, je pense que l'art devrait être sorti de son cadre élitiste et être accessible à tous. Justement parce qu'il suscite des émotions, qui ne sont pas du domaine de l'éducation. Pour ce qui est des sentiments suscités, il est vrai que l'intention de l'artiste peut être mal interprétée (sur-interprétée?) par celui qui voit ou visite une oeuvre, mais si on considère les oeuvres traitant de la seconde Guerre mondiale, l'un des buts est souvent de faire prendre conscience de l'horreur vécue, et il est souvent atteint, même si certains "sur-vivent" l'émotion. Ceux qui manquent d'éducation n'ont pas toujours le recul nécessaire pour analyser pleinement une oeuvre, mais ils seront parfois plus justement touchés que nous par une oeuvre qui nécessite un abandon total...
RépondreSupprimerEt oui, en effet, ce professeur avait tout du bureaucrate froid et sans âme. C'est horrible à dire, mais même Eichmann était mu par des idéaux, même s'ils étaient en tout point condamnables...
Le plaisir de débattre est partagé! ;)