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mercredi 26 septembre 2012

Six personnages en quête d'auteur à la Colline
(vs. Les rêves dansants)

Les matinées du dimanche sont mon moment préféré pour aller au théâtre, parce que les bruits de bouche des vieux me passionnent c'est le meilleur moyen d'éviter le blues du dimanche soir en se posant des questions existentielles sur le spectacle aujourd'hui. Oui, à force d'aller au théâtre au moins trois par mois, parfois trois fois par semaine, voire par jour, j'ai fini par développer une sorte de regard critique envers ce que je vois, sans pour autant me sentir vraiment légitime pour en parler et le juger (quand devient-on légitime pour le faire, d'ailleurs ?). Pourtant, j'ai envie d'en discuter et de confronter des idées, alors soyons fous, parlons-en.


Dimanche dernier, je me suis laissé tenter par Six personnages en quête d'auteur, texte de Pirandello adapté et mis en scène par Braunschweig, conseillé par Fitzcairn, déconseillé par les critiques qui en avaient fait la grande déception d'Avignon 2012. Il paraîtrait que Braunschweig a pas mal retravaillé sa mise en scène avant de présenter la pièce chez lui, à la Colline. En tout cas, c'était bien.

L'histoire de départ est simple : alors qu'un metteur en scène et ses 4 comédiens commencent une répétition arrivent 6 personnages, porteurs d'une histoire lourde, intense, unique. Ils ne demandent qu'à être écrits, à trouver un auteur, et semblent choisir le metteur en scène de la répétition. Sans spoiler (parce que l'histoire des personnages est tout aussi intéressante que la façon dont se déroule cette répétition), je dirais simplement que les 4 comédiens essaient de se mettre dans la peau des 4 personnages les 4 plus expressifs sous la direction du metteur en scène, qui n'est plus face à un texte, mais face à une histoire brute qui doit être mise en mots.
Sauf que les personnages ne sont pas très dociles et n'aiment pas beaucoup la façon dont les comédiens les interprètent. Au final, ils rejouent eux-mêmes leur propre histoire, on ne sait plus ce qui est la réalité de l'histoire et ce qui est dû au fait de la rejouer et de la ressasser.


La scéno est parfaite (un jour, un metteur en scène m'a dit que vanter la scéno revenait à dire que la pièce était naze. sauf que je compte que recycler dans la scéno dans 5 à 10 ans). Une partie du plateau figure la salle de répétition, entourée de miroirs, réfléchissant les comédiens et personnages ; l'autre représente la scène, blanche, vierge. Les comédiens sont parfaits dans leurs rôles, avec leurs failles, leurs forces, un jeu tout en nuance, tant et si bien qu'un personnage silencieux durant toute la pièce peut-être fabuleusement expressif. La mise en scène fait ressortir toute la réflexion très actuelle de la pièce tout en faisant apparaître pas mal de pistes annexes et on passe un très beau moment.

Ca se passe à la Colline jusqu'au 7 octobre, il reste des places, allez-y, c'est un ordre !




L'une des préoccupations de Six personnages..., comme son titre l'indique, est de questionner la place de l'auteur au théâtre : Qui peut écrire ? Faut-il être un auteur reconnu pour être légitime ? Commence-t-on une pièce avec un texte ou en livrant une histoire aux comédiens, à leur spontanéité et leur improvisation ?
Je ne vais pas prendre d'exemples tirés de Six personnages... dans la suite de cette note pour ne pas trop vous en révéler, mais chacune des idées suivantes pourrait à mon sens être illustrée par la pièce.

Ce dernier point rejoint une réflexion que j'avais entamée après avoir regardé Les rêves dansants, film qui suit les répétitions de lycéens pour Kontakthof, initialement créé par Pina Bausch pour le Tanztheater Wuppertal (d'ailleurs le TW dansera Kontakthof en juin au Théâtre de la Ville, vous savez ce qu'il vous reste à faire). Les répétitions sont dirigées par deux danseuses, dont une qui a participé à la création de Kontakthof et témoigne de la difficulté de recréer avec des publics différents. On sent dans ce film l'effort nécessaire aux adolescents d'une part à jouer l'amour, alors que certains d'entre eux ne l'ont jamais vécu, d'autre part à se glisser dans des rôles qui n'ont pas été écrits pour eux. Bien sûr, ils ne sont pas des pros et tout cela s'apprend, mais...



Quand on souligne, pour certaines oeuvres théâtrales, cinématographiques ou chorégraphiques que le rôle a été écrit pour son interprète, ne met-on pas l'accent sur l'importance de la rencontre entre le comédien ou le danseur et le metteur en scène ou le chorégraphe ?

Sur scène, la rencontre est parfois triple : l'auteur, le metteur en scène et le comédien (et cette rencontre devient quadruple en cas de traduction). Malheureusement, nombreux sont les divertissements au rabais où on utilise le nom de l'auteur pour certifier de la qualité de la pièce. Pourquoi l'auteur ? Parce que le grand public appréhende souvent le théâtre comme de la littérature. Ma prof de français 3e nous avait montré le Cyrano de Rappeneau avant de nous emmener voir une mise en scène au théâtre pour nous montrer que le théâtre était une question d'interprétation du texte par le metteur en scène, et qu'il n'était pas seulement fait pour être lu, mais aussi pour être vu. Je ne sais pas si beaucoup se détachent du texte seul. En attendant, combien de Molière, Feydeau et Shakespeare rendus méconnaissables de médiocrité par nos contemporains et pourtant vendus comme si le nom de leur auteur en garantissait la qualité ?

Un mauvais texte et on s'exaspère (nul besoin d'expliciter, si ?), un texte trop connu et on s'ennuie, alors oui, le talent de l'auteur est essentiel. Si le texte compte, la façon de le traiter l'est tout autant. Il est important aussi de désacraliser les auteurs traduits. Deux exemples d'appropriation essentielle du texte par le metteur en scène me viennent à l'esprit : d'une part, une metteuse en scène qui a fait retraduire Blanche-Neige de Walser car elle en adorait l'histoire, mais que la traduction "officielle", qui conservait la forme en vers de l'oeuvre originale, ne fonctionnait pas en français ; d'autre part, Olivier Py, qui en 2008 a créé un Roméo et Juliette dont il a retraduit le texte. Étonnamment, voir une nouvelle version des scènes-clefs de cette pièce (que j'ai vue souvent, souvent, souveeeent...) a permis à la fois d'y découvrir de nouvelles nuances et de faire oublier le texte pour mettre l'accent sur la mise en scène. Au lieu d'attendre de pouvoir déclamer avec la comédienne "Oh Roméo, pourquoi es-tu Roméo, etc.", on se laisse porter par la beauté de toutes les autres scènes et de la mise en scène, qui est l'interprétation du texte par le metteur en scène.

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Cette interprétation se confronte bien sûr à celle du comédien ou du danseur : dans une création, le metteur en scène nuance ces choix en fonction des émotions ressenties par ceux qui sont sur scène. On en revient à la question de départ : peut-on jouer un texte, une mise en scène, une chorégraphie qui n'a pas été écrit pour nous ? Quand les danseurs de l'Opéra actuel dansent un ballet de Noureev, arrivent-ils à le rendre à l'identique, à rendre ces émotions qui ne seraient pas forcément les leurs ? Quand la distribution et l'équipe technique (!) de La Résistible Ascension d'Arturo Ui de Brecht par le défunt Müller change, malgré la persistance des acteurs principaux, est-ce toujours la même pièce qu'à Avignon en 96 ? D'ailleurs, Wuttke joue-t-il Arturo Ui de la même façon qu'il y a 17 ans ? La question était abordée par la création de Kontakthof (oui, encore) que Pina Bausch voulait pouvoir recréer avec ses danseurs quand ils auraient 60 ans. Dans le même temps, l'interprétation du seul comédien ne suffit pas, et d'excellents comédiens mal dirigés (ou sous-dirigés) en sont la preuve. Je vous renvoie pour cela à certains films avec Isabelle Huppert (que j'admire au demeurant beaucoup).
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Finalement, pour en revenir à une question qui prolonge ma lecture d'Hannah Arendt, si une pièce est la rencontre d'un auteur, d'un metteur en scène et d'un comédien (d'un traducteur, de techniciens...), est-ce qu'un texte de Molière mis en scène et interprété par d'autres qui en respecteraient le texte, mais avec leurs nuances et émotions propres et nouvelles, c'est encore du Molière ? Est-ce qu'une mise en scène de Müller jouée par d'autres acteurs est encore du Müller ? Est-ce que Pierre Arditi dans un rôle qui n'a pas été créé pour lui, c'est encore du Pierre Arditi ?

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